Les archives de l’audiovisuel N°2: la Cinq

Comme chaque lundi, Mediactus vous propose désormais de revisiter l’histoire des médias ! Après avoir découvert l’ORTF, revenons aujourd’hui sur la première chaîne privée GRATUITE française, la 5 !

La 5 fut donc la première chaîne commerciale en France à émettre gratuitement le 20 février 1986. Ce jour quelques millions de français découvraient un lancement sous forme d’un show strass et paillettes avec comme maîtres de cérémonie, Roger Zabel et Christian Morin. Mais avant ce lancement, quelques bases politiques pour expliquer cette naissance

1 – La genèse

Nous sommes en 1985 et le Parti Socialiste alors au pouvoir redoute que les prochaines élections législatives de 1986 deviennent un cuisant échec ! Celui-ci souhaite alors créer une nouvelle chaîne, hors télévision publique, susceptible de toucher un large public et constituer un relais d’opinion à ses idées. En janvier 1985, le président François Mitterrand demande au gouvernement de Laurent Fabius d’étudier le projet, dont le rapport sera produit par Jean Denis Bredin et remis le 20 mai. Il préconise la création de deux chaînes nationales privées en clair financées par la publicité et dont les fréquences seront concédées par l’État.

Le 31 juillet, George Fillioud, secrétaire d’État français chargé des Techniques de la communication, propose un projet de loi définissant la création d’ici le printemps 1986 de deux nouvelles chaînes de télévision privées à diffusion nationale, l’une généraliste, l’autre à vocation musicale, ainsi que des chaînes de télévision locales.

Un appel à candidature est lancé pour lequel postule la CLT (RTL) qui cherche à implanter RTL Télévision sur le territoire français.Mais c’est le groupe Fininvest de Silvio Berlusconi qui s’associe début novembre 1985 aux groupes de Jérôme Seydoux et à Christophe Riboud pour créer la société « France 5 » qui obtiendra donc la concession sur le nouveau cinquième réseau hertzien.

2 – la Cinq ou les Cinq

Tous ceux qui ont connu la Cinq diront qu’elle a connu 3 phases :
– La Cinq de Jérôme Seydoux (1985-1987)
– La Cinq de Robert Hersant (1987-1990)
– La Cinq de Hachette (1990-1992)
Dans le détail:

– La Cinq de Silvio Berlusconi et Jérôme Seydoux (1985-1987)

La Cinq commence à émettre le jeudi 20 février 1986 à 20 h 30 dans le cadre de l’émission de présentation de la chaîne Voilà la Cinq enregistrée dans les studios milanais de Fininvest. Jusqu’à minuit, Christian Morin, Roger Zabel, Amanda Lear, Élisabeth Tordjman et Alain Gillot-Pétré reçoivent les grandes vedettes de la variété française et internationales.

 

Les premières semaines de programmes sont alors constituées de jeux et de shows (PentathlonC’est beau la vieCherchez la femme), mais aussi de quelques magazines plus français comme Jonathan et Mode, etc. Nouveauté dans le paysage audiovisuel français, les programmes sont rediffusés toutes les quatre à cinq heures et sont entrecoupés de plusieurs pages de publicité.

Dès février 1986, les séries télévisées américaines, occupent toute la grille de la journée et la seconde partie de soirée, Arnold et WillyHappy DaysMission impossibleLa Cinquième DimensionStar TrekShérif, fais-moi peur ou Wonder Woman. La case stratégique de 19 h 30 est occupée chaque jour de la semaine par l’émission À fond la caisse dans laquelle est diffusée une série à chaque fois inédite visant un public jeune et dynamique : Supercopter le lundi, K2000 le mardi, Riptide le mercredi, CHiPs le jeudi et Tonnerre mécanique le vendredi. Sans oublier les polars comme Mike Hammer, ou Hill Street Blues

Alors que les trois chaînes gratuites françaises du moment ne diffusaient que de rares films en prime time, La Cinq diffusera dès son lancement tous les soirs un film à budget à 20 h 30. Les professionnels du cinéma, invoquant un risque de baisse de fréquentation des salles, critiqueront vigoureusement le fait que le cahier des charges de La Cinq l’autorise à diffuser des films deux ans après leur sortie en salles, contre trois pour les autres chaînes.

En mars 1986, la droite revient au pouvoir. Jacques Chirac est Premier ministre et demande à son nouveau ministre de la Communication, François Léotard, de mettre en œuvre la politique audiovisuelle du gouvernement : privatisation de TF1 et annulation des concessions des deux nouvelles chaînes privées, La Cinq et TV6, La Cinq est autorisée à continuer à émettre mais doit immédiatement cesser de diffuser des films de cinéma, et ce jusqu’en décembre de la même année. Le , le décret no 87-50 résilie le contrat de concession de la cinquième chaîne qui s’achève le  à minuit et ouvre par la même occasion l’appel à candidature pour la réattribution du réseau. Toutefois la pour éviter l’écran noir la CNCL, ancêtre du CSA, invite la Cinq et TV6 à poursuivre leur programmes le temps de réattribuer les 2 réseaux.

– La Cinq de Silvio Berlusconi et Robert Hersant (1987-1990)

Le premier candidat sur les rangs pour répondre à l’appel à candidature de la CNCL est le groupe Socpresse de Robert Hersant qui, avec l’appui du gouvernement, cherche à s’implanter dans la télévision. Il s’allie aux anciens propriétaires de la chaîne, Silvio Berlusconi et Jérôme Seydoux, pour constituer dès le 10 février la Société d’exploitation de La Cinq, qui souhaite créer une chaîne pluraliste et informative. Le , la CNCL attribue pour dix ans la concession de service public sur le cinquième réseau hertzien national à la société d’exploitation de La Cinq. Robert Hersant entre alors au capital de La Cinq en tant qu’opérateur principal de la chaîne et nomme Philippe Ramond directeur général. Les deux hommes misent sur l’information et engagent au printemps 1987 Patrice Duhamel comme directeur de l’information, le chargeant de constituer une rédaction placée sous l’autorité de Jacques Hébert. Autour de figures déjà connues des téléspectateurs, comme Jean-Claude Bourret ou Marie-France Cubadda venus de TF1, une équipe de jeunes journalistes va s’efforcer de créer chaque jour, à partir du , cinq éditions du journal télévisé au ton résolument direct et novateur.

Dès le 7 mars 1987, la grille des programmes s’étoffera, en diffusant tous les jours de nouveaux dessins animés japonais inédits en matinée et fin d’après-midi : Princesse SarahKing ArthurRobotechCathy la petite fermière.

Dans sa volonté de s’affirmer comme une grande chaîne généraliste, la nouvelle Cinq débauche aussi les trois animateurs à succès de TF1 en cours de privatisation (Patrick Sébastien, Patrick Sabatier et Stéphane Collaro). Elle s’assure également les services de Philippe Bouvard (collaborateur de longue date du groupe Hersant) et de Michel Robbe (animateur sur TF1 de La Roue de la fortune).

À la rentrée 1987, la France se couvre d’affiches où les nouveaux animateurs, en photo, invitent le public à venir sur la chaîne, sous le slogan de « Cinq you La Cinq ! » jeu de mots avec « Thank You La Cinq ! ».

Mais la chaîne ne peut être reçue que sur une partie restreinte du territoire, surtout dans les villes, et la Cinq ne réalise pas l’audience escomptée qui stagne autour de 5 %. Les animateurs vedettes finissent par regagner TF1 courant 1988. La Cinq va innover et vivra alors deux années axées sur l’information, le sport, et les films issus du catalogue Berlusconi (« Cinéma ou télévision, La Cinq, tous les soirs un film ! ») et renouera ainsi avec le succès.

– La Cinq version Hachette
Sous le poids des dettes accumulées depuis 1987 causées par l’échec d’une grande partie des programmes créés, Robert Hersant se rend compte que le poids des dettes de la Cinq menace d’écraser son groupe de presse; il cède alors sa part dans La Cinq au groupe Hachette alors dirigé par Jean-Luc Lagardère. À la faveur d’une augmentation de capital, Hachette augmente sa participation dans la Cinq de 22 à 25 % et le Conseil supérieur de l’audiovisuel accorde la chaîne à Hachette qui promet de « sauver La Cinq » !

Hachette va tout changer en commençant par l’identité de la chaîne. 22 nouveaux programmes sont donc mis à l’antenne dès avril 1991 qui s’arrêtent tous au bout de quelques semaines ou quelques mois sans parvenir à augmenter significativement les parts de marché à l’exception des sports mécaniques, le cinéma du mardi soir, la série Mystères à Twin Peaks, et l’information, qui ont du succès.

Hachette multiplie les dépenses (nouvel habillage, réfection de tous les locaux, création de trop nombreux nouveaux programmes) et la Cinq s’est complètement transformée. Ses nouveaux programmes n’attirent pas de nouveaux téléspectateurs, et déboussolent certains fidèles. L’audience reste cependant stable et la chaîne reste la troisième chaîne nationale en termes d’audience.

La FIN

Un an après sa reprise par Hachette, le déficit annuel de la chaîne s’élève à 1,1 milliard de francs, les pertes cumulées depuis la création de la chaîne s’élevant à 3,5 milliards de francs. Le , son PDG, Yves Sabouret, doit alors se contraindre à licencier 576 salariés, soit les trois quarts du personnel de la chaîne. Le , La Cinq dépose le bilan. Elle est déclarée en cessation de paiement le  et placée en redressement judiciaire le 3 janvier. Le même jour, l’association de défense de La Cinq est créée par Jean-Claude Bourret.

Le 16, Silvio Berlusconi propose un plan de sauvetage de La Cinq, mais le retire finalement le 24 mars à cause des pressions du gouvernement, de l’influence de certains hommes politiques, et de l’hostilité des autres chaînes privées (TF1, Canal+ et M6) montées en coalition, qui proposent de créer ensemble une chaîne d’information qui prendrait la place de La Cinq. L’objectif est double: chasser Silvio Berlusconi de France et faire en sorte qu’aucune chaîne commerciale ne renaisse sur le cinquième réseau.

Le tribunal de commerce de Paris prononce la liquidation judiciaire et La Cinq cesse d’émettre le dimanche  à minuit. Le 23 avril, l’État préempte le cinquième réseau hertzien pour y installer Arte, qui y est diffusé en soirée dès la rentrée 1992, ensuite rejointe en journée par La Cinquième à partir de décembre 1994, rendant un retour de La Cinq impossible sous son
ancienne forme.

Renaissance ? 

Jusqu’en 1997, l’association de défense de La Cinq, désormais TV Liberté laissait un petit espoir de revoir renaître la chaîne sur le câble, ou à partir d’une diffusion depuis la principauté d’Andorre, mais cela n’aboutit pas.

L’évolution des technologies de diffusion et réception pourrait permettre un retour de la 5 mais elle ne serait désormais plus qu’une chaîne commerciale parmi tant d’autres et ne se calquerait que sur les modèles existants qu’il s’agisse, de C8, NT1 W9, TMC et tant d’autres… Il est donc plus qu’improbable qu’un retour de la 5 puisse en sa forme initiale être envisagé, par ailleurs quel investisseur oserait donc se pencher sur la renaissance d’une chaîne appréciée mais décriée.

Il reste que la Cinq a influencé le style et les contenus des années 90 et de nombreuses chaînes thématiques ou mini généralistes n’ont fait depuis que reproduire un modèle que beaucoup critiquaient.

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